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LE CLUB DES HYDROPATHES

LE CHAT NOIR

MONTMARTRE

 

 

LE CLUB DES HYDROPATHES
(extrait)

    Le fleuve seul retient les dernières lueurs du ciel tandis que la fraîcheur du soir s’insinue dans le Quartier Latin. Aux terrasses flottent les parfums de l’ylang-ylang et de l’opoponax autour de jeunes femmes exubérantes. La chanson des tables voisines rebondit sur les pavés du boulevard : sacrifiant à la rituelle " pomponette ", des étudiants vident leurs bocks à tour de rôle, d’un trait.

    Dans la minuscule brasserie du Sherry Cobbler (qui doit son nom à un mystérieux breuvage américain), le cénacle des Vivants est presque au complet. Un jeune homme pousse la porte, se tasse dans un coin et cache sa timidité derrière un journal. Tandis que Joséphine, la blonde patronne, lui apporte le bitter curaçao commandé à voix basse, un poète saute sur une table et déclame ses derniers vers. Plus tard, des refrains chantés en choeur vont succéder aux discussions fiévreuses. Et quand la houle ira s’effilochant, les amoureux auront déserté les quais depuis longtemps ; comme eux tranquille et apaisée, la Seine dormira sous le ciel couleur d’encre.

    Emile Goudeau, le timide inconnu de ce soir-là, provincial, fonctionnaire, a, comble de malheur, une mine inquiétante : la peau très sombre est bien celle d’un paysan à la fin des moissons ; la barbe et les cheveux sont très noirs, comme les yeux, affligés d’un strabisme. Il rêve de poésie mais n’ose pas encore jeter bas son masque et loge, en attendant la gloire, dans un hôtel garni fleurant moins la truffe que les moisissures. Sa qualité d’employé surnuméraire au Ministère des Finances lui vaut de pointer au crayon rouge deux gros registres où s’alignent d’interminables séries de chiffres que d’autres ont déjà pointé en bleu, vert, noir. Il ne parle à personne, tient de même sa langue aux cafés Tabourey ou Voltaire, près de l’Odéon. Avec sa mine farouche et les yeux émergeant du journal supposé lui donner une contenance, il doit y passer pour un mouchard, selon son propre aveu !

    Bon an mal an, Goudeau s’introduit à la République des Lettres que Catulle Mendès anime. La revue siège boulevard Saint-Michel, dans une librairie qui jouxte le Sherry Cobbler. Chaque soir, la rédaction investit la brasserie de Joséphine. Toujours silencieux, le Périgourdin écoute « les hardis propos, les rudes reparties, les merveilleuses dissertations » qui scintillent et le consolent de ses mornes journées au Ministère.
    L’appellation Vivants a été lancée par les cadets de la bande, encore inconnus mais se déclarant dores et déjà " modernistes " : Bouchor, Ponchon, Richepin et Paul Bourget ; le caricaturiste André Gill et son élève Sapeck ; Rollinat, le filleul de George Sand, aussi tourmenté que son inséparable ami Lorin, dit Cabriol, est joyeux ; ce sont tous de futurs Hydropathes. Parfois ils délaissent le Sherry Cobbler pour un restaurant turco-grec où ils dégustent, en buvant du " zwicka " ou du " raki ", une confiture de roses fabriquée à Smyrne. Goudeau, adopté à force de tranquille omniprésence, les accompagne aussi rue des Boulangers, à une table d’hôte agrémentée d’un piano et d’un petit jardin.

(…)

    La Constitution ambiguë de 1875 a durci l’affrontement des " deux France ". La crise de 1876 mobilise les étudiants au service de la politique. Provisoirement dissoute, la République des Lettres part s’installer rue de Châteaudun et le cénacle des Vivants bat de l’aile. Or Goudeau a compris grâce à eux combien le tumulte est indispensable à son épanouissement personnel ; la situation lui paraît intolérable. Faut-il sonner le glas du Quartier Latin, préparer son bagage pour Montmartre ? Même le Sherry Cobbler a fermé, pour cause de fin de bail : Joséphine est partie au Texas ! Un soir, à la sortie du bureau, le Périgourdin rejoint quatre complices rue des Boulangers. L’automne approche. L’heure verte est bien nostalgique dans le petit jardin de la table d’hôte. Après trois tournées d’absinthe, on décide pourtant, à l’unanimité, de ne pas en rester là. Le Club des Hydropathes vient de naître...

    Sur le boul’Mich, le Rive-Gauche consent à leur réserver son premier étage le vendredi soir, à condition qu’ils soient au moins vingt. Le patron du café n’est pas un mécène ; vingt consommateurs, tel est le contrat. Or, à la séance fondatrice du 11 octobre 1878, ils sont déjà soixante-quinze. Dès la troisième réunion, ce noyau primitif a doublé de volume et un déménagement s’impose. Dans les mois qui suivent, le chiffre double encore : trois cents membres en février 1879 !

    Reprenant à son compte « Montjoie... Saint Denis ! », le cri de ralliement du Moyen-âge, la troupe clame un insouciant « En joie et sans denier ». Rue Cujas, dans la nouvelle salle bondée, la houle du tumulte enfle et désenfle. Avec plus d’efficacité que la sonnette supposée ramener le silence, Emile Goudeau tonne : « Peuple, tais-toi ! » Provisoirement alors, les éléments déchaînés s’apaisent. « Dur, mais noble, zinc, beau », selon l’acteur Grenet-Dancourt, l’homme de la situation a l’autorité voulue. Il est bonhomme au demeurant, et dirige la manoeuvre selon le précepte de la rabelaisienne abbaye de Thélème : « Fay ce que vouldras ».

    Vogue du théâtre oblige, la critique dramatique est une des rubriques les plus suivies dans les journaux. Francisque Sarcey (grande voix du Temps et cible préférée de la bohème) salue avec sympathie les débuts du Cénacle. Cet ancien condisciple de Taine à Normale Sup’ juge son auditoire plus bénéfique aux artistes que celui, trop prompt à les encenser, des petites chapelles. « Si j’avais vingt-et-un ans, je demanderais à entrer aux Hydropathes... »

    Pas un chroniqueur de l’époque n’omettra de rapporter l’ampleur de ces soirées tapageuses où la voix tremblante du poète débutant chevauche l’improvisation d’un musicien chevronné au piano, où l’étudiant verbeux change le monde pendant qu’un camarade exubérant lance une blague qui ne réformera ni les sciences politiques ni la recherche métaphysique mais qui fait rire ses voisins et, de proche en proche, toute l’assemblée hirsute.

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LE CHAT NOIR
(extrait)

Dieu a créé le monde,
Napoléon a créé la Légion d’Honneur,
Moi j’ai créé Montmartre.

Rodolphe Salis

    Cabaret Louis XIII fondé en 1114 par un fumiste » annonce l'inscription en gothique au-dessus de la porte que garde un Suisse majestueux, hallebarde à la main. Anachronisme rimant avec fumisme, on trouve ici d'emblée le meilleur alliage en matière d'humour : Moyen Age, Baroque et fin XIXème. Perché sur un croissant de lune, le noble félin aux yeux d'or de l'enseigne, signée Willette, rappelle au choix le conte d'Edgar Poe ou l'Amoureux, authentique matou du patron. Salis l'a capturé dans l'espoir d'attirer sur sa personne gloire et fortune. D'après une autre version des faits, c’est le félin qui, l'ayant avisé du haut d’un bec de gaz, lui serait au contraire délibérément tombé dessus. La rencontre en tout cas fut providentielle ; maître et chat vont faire de grandes choses ensemble.

    A l'intérieur, la salle est aussi exiguë que le mot cabaret à l'origine (il dériverait de l'ancien picard camberette, petite chambre). Un autre félin, sculpté, trône au-dessus du comptoir. Les rayons d'un énorme soleil l’auréolent. Vitraux de couleur et haute cheminée, boiseries et tapisseries, cuivres et pichets en étain, tables et chaises Louis XIII - emprunté à La Grand' Pinte, l'aspect suranné de la taverne est-il un trompe-l'oeil  ? Le cabaretier en effet compte plutôt aller de l'avant ; « novateur », il a « merveilleusement compris son siècle », estime Coquelin cadet. Mais cette époque charnière est justement pleine d'ambiguïtés. De Xavier Forneret jouant du violon dans sa tour gothique à Fagus, l'ami de Jarry, qui signe Homme du Moyen Age, la nostalgie des temps anciens s'allie à l'esprit " avant-garde ". Joseph Prudhomme ou Tribulat Bonhomet, « cochon » ou « mufle » honnis par Bloy et Tailhade, le Bourgeois seul adore sans inquiétude l'idole du Progrès.

(…)

    Hélas, les riches heures du 84 boulevard Rochechouart sont également comptées. L’ennemi n’est pas dans les murs quoique la franche camaraderie ait aussi ses limites, situées aux alentours du sixième ou du douzième bock, selon les tempéraments. Ainsi le géant Parizel, dit le Grand Français, toise un soir Alphi du haut de ses deux mètres et quelques : « Je vais t’arracher la tête comme à une mouche et t’éplucher comme une crevette ! » Allais, point farouche, n’a qu’une vague protestation : « Et moi, qu’est-ce que je fais pendant ce temps-là ? »

    Les souteneurs et les mauvais garçons du boulevard sont moins enclins à la plaisanterie.

Complices des rôdeurs chafouins,
Guettant le monsieur à breloques,
Les becs de gaz des mauvais coins
Eclairent des filous en loques.

    Si Rollinat les met en vers, Léon Daudet les a observés à l’oeuvre : un couple sort un soir d’un bal interlope du quartier ; l’homme s’approche d’une " fille " et la poignarde en plein coeur ; tandis qu’il s’éloigne à vive allure, deux types surgissent de l’ombre, empoignent la malheureuse et la soustraient en vitesse à la vue des passants...

    Quand ces « marchands de verres fumés pour éclipses », comme les désigne le langage populaire, ne se donnent pas rendez-vous dans les carrières de Montmartre, ils rôdent autour du Chat Noir. Salis, qui choque à sa plus grande joie par de provocantes déclarations antidémocratiques, irrite ces messieurs. Enfin les bruyants fumistes sont des intrus sur leur territoire.

    C’est pourtant au comte Hector de Callias (le mari de Nina) que le gentilhomme-cabaretier ferme sa porte un soir de l’hiver 1884 : son état d’ébriété ne présage rien de bon. Les " filous " du coin s’en mêlent. Une énorme bagarre éclate aussi vite qu’elle dégénère : Salis reçoit des coups de couteau et, dans la confusion générale, assène un coup de chaise mortel à son garçon Louis Chauvet. Six mois plus tard, il comparaît en correctionnelle pour homicide par imprudence...

    Le virtuose de la publicité se serait bien passé du scandale cette fois. De toutes façon, le cabaret n’était plus à la mesure de son succès malgré l’acquisition d’une boutique mitoyenne dont le locataire horloger allait se souvenir longtemps : de Sapeck à Salis, en passant par Willette et Allais, un terrible concours de fumisteries s’était organisé pour l’encourager à céder son bail. L’« affaire » décide Salis à s’éloigner du boulevard. Au 12 rue de Laval (actuelle rue Victor-Massé), il trouve l’hôtel particulier où la gloire l’attend. Le peintre Alfred Stevens, chez qui Durand-Ruel découvrit et acheta ses deux premiers Manet, y avait son atelier.

    Le déménagement est bien entendu annoncé à la façon superlative propre au « seigneur de Chatnoirville » - titre que s’est octroyé Salis après l’achat d’une propriété dans le Vexin :
« Dans le palais qui lui convient, Maigriou, le chat des chats, reprendra sa chanson glorieuse ; la rue de Laval, qui n’avait pas de légende, entre dans l’Histoire ».
De fait, rodomontade et réalité allaient cette fois tomber d’accord.

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MONTMARTRE
(extrait)

    Au début du XIXème siècle, Montmartre était un hameau. Les citadins, attirés par ses chaumières sous les grands arbres et ses fermes au milieu des champs, des vergers, des vignes, y venaient le dimanche respirer l'air pur qu'avaient brassé jusqu'à vingt-cinq moulins à vent. Côté nord, la plaine cultivée s'étendait jusqu'à Saint-Denis ; les toits de la capitale moutonnaient vers le sud. Au pied de la Butte, les bals musette attiraient ceux qui voulaient s'amuser. De fugitives amours naissaient sous les tonnelles des guinguettes.

    Gérard de Nerval, un des premiers à y loger comme Alphonse Karr, aimait son peuple pittoresque et l'ampleur de ses horizons. Les artistes n'ont pas tardé à repérer la qualité de sa lumière. En 1865, autour de Manet qui vient à nouveau de scandaliser avec l’Olympia, les futurs impressionnistes se réunissent au Café Guerbois, dans la grande-rue des Batignolles (notre avenue de Clichy). Mais c'est « là-haut » qu'ils déplient leurs chevalets, là-haut que viendront après eux les Fauves et que Picasso inventera le cubisme au seuil de la Belle-Epoque.

    Le café de La Nouvelle Athènes, rue Pigalle, d'abord investi par Alphonse Daudet et ses amis, devient bientôt le nouveau fief de Cézanne et Renoir, Degas et Manet ; tandis que la Brasserie des Martyrs, qui a lancé la mode de la bière, attire les gens de lettres. Fuyant un Quartier Latin défiguré par le percement des grands boulevards, la bohème s'y presse, de Baudelaire aux rimailleurs les plus obscurs. Quand le Chat Noir ouvre ses portes en 1881, la fête montmartroise peut commencer. Grâce à lui, la réputation du "Gai Paris " va drainer le monde entier au pied de la Butte. Avant que Montparnasse ne reprenne à son tour le flambeau, Montmartre sera pour un demi-siècle le centre artistique et littéraire de la capitale.

(…)

    Montmartre a vu tomber les têtes de son premier saint, de sa dernière abbesse ; elle a regardé les lambeaux de son plus fier meunier tourner sur les ailes d'un moulin, versé enfin autant de sang qu'elle a donné de pain et de vin à Paris, sa " banlieue ". Le dôme laiteux du Sacré-Coeur, au sommet de la Butte, veille désormais sur le Moulin-Rouge en contrebas. Ici, on brûle des cierges, là se sont exhibés Valentin le Désossé, roi de la danse, et ses quadrilleuses, de la Goulue à Nini Patte-en-l'air. Aussi blanche que farine, la gypse de Montmartre a valu son nom à Lutèce. La « barque d'Isis » pourrait en retour lui céder sa devise : Fluctuat nec mergitur ! Elle subit des tempêtes mais ne sombre pas.

 

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