Extraits

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PIONNIERS

LE CLUB DES HYDROPATHES

LAURENT TAILHADE

LE CHAT NOIR

ALFRED JARRY

 

PIONNIERS
(extrait)

    Inquiétante mais fascinante, l'ombre de la « Veuve » plane sur le siècle dernier. Le pionnier Eugène Chavette, fils du restaurateur Vachette pour l'état-civil, est un touche-à-tout : journalisme ou « folie-vaudeville », saynètes, roman populaire ou contes du Procès Pictompin. La Vertu lui inspire des Petits Drames, le Vice des Petites Comédies. Son Guillotiné par persuasion (un dénommé Saint-Phar, auteur de dix-sept meurtres) n'a pas la noblesse de ses prédécesseurs sur l'échafaud : il boude, il ne veut pas au jour dit se laisser « taquiner ». C'est la consternation générale dans cette ville de province où la Veuve n'as pas frappé depuis cinquante ans : on s'en faisait une fête. Un employé de préfecture, membre du jury qui a prononcé la sentence, avait invité du monde à déjeuner : « J'ai trois fenêtres sur la place et un rare cordon bleu. Nous verrons à rire un peu. » Son chef de service sort de table fort mécontent car le programme est compromis si le condamné (un hercule) persiste à ne pas vouloir mourir des mains du bourreau (un sénile gringalet). L'employé, qui a connu Saint-Phar en pension et qui convoite un avancement, propose alors ses services : lui va ramener le récalcitrant à la raison !

    S'ensuit un grandiose dialogue entre les murs suintants de la cellule.
« Eh bien ! qu’est-ce que tous ces messieurs-là me disent ? (Lui tapotant les joues.)
  Que tu ne veux pas te laisser guil-lo-ti-ner ?
- (Sèchement) Non.
- La raison, s'il-vous-plaît ?
- (D'un ton froissé) On me prévient au dernier moment. »

    L'employé, rebaptisé « le tentateur » par Chavette, lui fait alors valoir que la magistrature, le clergé, le peuple, tout le monde enfin est massé sur la place : « On n'attend plus que toi. » Jusqu'à ce bon M. de Puisec, le vieux noble, qui avait pourtant juré de ne plus quitter la chambre... et « tu attends la dernière heure pour faire le capricieux ! » L'échange se poursuit des pages durant. Avec douceur, avec feu, l'employé de préfecture use des meilleures ficelles de la rhétorique afin de venir à bout du têtu qui ânonne - comme on le comprend ! - « j'ai de la méfiance ». A un moment, de guerre lasse :

- Il ne t'en reste plus que pour cinq minutes à peine... et tu hésites ? Je ne te
comprends pas. Avec ça que c'est amusant la prison... et surtout bon pour la santé ;
que tu es jaune comme un coing ! (Avec intérêt) Viens... au moins tu prendras l'air,
ça te fera passer un instant.

- Non, je suis casanier.

 

  

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LE CLUB DES HYDROPATHES
(extrait)

    Vrai « bivouac d’avant-garde », le Club va donner ses titres de noblesse à un genre dans lequel Charles Cros et Alphonse Allais excelleront : le monologue. Il consiste à raconter à la première personne, mieux : à jouer, une histoire plus ou moins longue, plus ou moins sérieuse. Dès la fin du Second Empire, sa vogue dans les salons et les théâtres concurrençait la chanson de caf’conc’. Mais le personnage de cette comédie à rôle unique restait assez figé, le soliloque ne brillait pas toujours par la finesse. Rue Jussieu, les funambules du langage vont le transformer en un vertigineux instrument au service de l’humour.

    L’homme qui a trouvé de Cros nous entraîne par exemple avec lui dans la série d’observations desquelles il a pu déduire : « tout ce qui est rayé va vite ». L’examen porte sur des objets aussi hétéroclites que le pantalon rayé du cousin officier de sa femme ou le papier rayé d’une partition. Eurêka final : « J’entre au Jardin des Plantes et j’arrive devant le zèbre. Il était fou, ce zèbre ; il courait dans son petit parc... il courait  ! Alors j’ai compris tout à fait ; ma découverte était complète. Je me dis : le zèbre, célèbre par sa vitesse, est rayé. Donc ce qui est rayé va vite, et, réciproquement, tout ce qui va vite est rayé. Je vais vous le prouver. Il était tard, je prends le tramway ; ça va vite : c’est une sorte de chemin de fer, ça a des rails, c’est rayé »... A la fin, après avoir acheté à sa femme une robe à rayures « pour qu’elle rentre un peu plus tôt que d’habitude », le jongleur abandonne son auditoire à bout de souffle : « Je me sauve ; je serai en retard. Voyez  ! (il montre son pantalon) pas de raies. »

    Charles Cros, poète, inventeur et ancien Zutiste, était venu parmi les premiers au Club. Goudeau l’avait rencontré dans le prestigieux salon de sa maîtresse, Nina de Villard. Avant de parfaire sa technique dans Le Bilboquet ou dans sa délirante Obsession, il a signé l’aïeul du monologue nouveau - son « premier bégaiement », déclare Coquelin Cadet qui se dit sage-femme du monologue, Charles Cros étant la mère. C’est le fameux Hareng Saur.

    Tout a commencé vers 1876, lors d’un souper aux Batignolles. L’auteur y débite « avec le sérieux d’un homme qui réciterait du Chateaubriand ou du Lamennais, son impayable Hareng Saur ». L’acteur de la Comédie-Française l’écoute et pressent immédiatement tout le parti à tirer du genre. Bien qu’il soit loin de soupçonner « que ce petit poisson deviendrait aussi grand, qu’il serait goûté par les foules qui fréquentent les cafés-concerts, et qu’il charmerait cette mer qui s’appelle Paris », l’idée de s’en faire une spécialité lui saute à l’esprit. Cros va écrire, Coquelin jouer ; le succès de leur tandem sera foudroyant. L’« aïeul » était un texte en prose à l’origine. Le voici, avec certaines indications scéniques, dans sa forme poétique définitive - à n’aborder qu’après avoir imaginé autour les tréteaux hydropathesques, le bruissement de houle dans la salle, la faune parisienne du temps sur les boulevards, et les sabots des chevaux claquant les pavés :

Il était un grand mur blanc - nu, nu, nu
Contre le mur une échelle - haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur - sec, sec, sec.

Il vient, tenant dans ses mains - sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou - pointu, pointu, pointu
Un peloton de ficelle - gros, gros, gros.

Alors il monte à l’échelle - haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu - toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc - nu, nu, nu.

Il laisse aller le marteau - qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle - longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur - sec, sec, sec.

(Une demi-pause)

Il redescend de l’échelle - haute, haute, haute,
L’emporte avec le marteau - lourd, lourd, lourd,
Et puis il s’en va ailleurs - loin, loin, loin.

(Une demi-pause)
(Encore plus lent en baissant la voix.)


Et, depuis, le hareng saur - sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle - longue, longue, longue,
Très lentement se balance - toujours, toujours, toujours.

(Geste - noté après " se balance ")

J’ai composé cette histoire - simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens - graves, graves, graves,
Et amuser les enfants - petits, petits, petits.

    Le tabac que fit cet « angélique enfantillage », selon l’expression de Verlaine, est à peine croyable. En attendant que les surréalistes, André Breton en tête, saluent « la prouesse » que Cros a réalisée d’y faire « tourner le moulin poétique à vide », une association des Harengs Saurs se constitue au Quartier Latin, un auteur appelle le héros de sa pièce Harant pour avoir le plaisir de noter " Harant sort ", Huysmans place un hareng saur dans son Drageoir aux épices... Alphonse Allais le récite en anglais tandis que Coquelin, son insurpassable interprète, le qualifie de « scie froide » et le donne comme exemple de monologue « tout à fait hors cadre, basé sur rien, et réussissant à cause de l’étendue de sa stupidité ». « Ce récit a été écrit pour endormir un enfant, dit-il encore. Nous garantissons le succès du Hareng Saur devant les artistes et dans les ports de mer. Je ne le conseillerai pas devant tous les publics. » L’« angélique enfantillage », c’est un fait, mit le feu aux poudres. Et comme bientôt le théâtre d’ombres au Chat Noir, le monologue sera le plus beau fleuron de la couronne hydropathesque.

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LAURENT TAILHADE
(extrait)

    Le dernier avril noir avant l'assassinat du Président de la République, a compté Tailhade parmi ses victimes. Il dînait en compagnie de sa maîtresse au restaurant Foyot, face au Sénat, quand une bombe a explosé, lui arrachant l'oeil droit. Jarry transposera l'événement dans Faustroll : alors que le « prêtre Jean » (alias Tailhade) de la « grande église de Muflefiguière » tonne en chaire contre le Mufle, « tout à coup, d'un fauconneau qui était lié sur une dalle en contrebas, à quatre chaînes de fer, jaillit un boulet de bronze... »

    Le dandy libertaire, hospitalisé dans un état grave, n'éveille pas la compassion mais la haine. Pensant qu'il ne l'a " pas volé ", tout ce que la presse compte en matière de vertu inexpugnable et de moralité, s'en donne à coeur joie. Lâchement : leur cible est dans le coma. Un homme pourtant va riposter à sa place, un preux chevalier, comme Tailhade, un irréductible et noble cannibale, friand de mufles. Il s'agit de Léon Bloy.

    Au 7 avril 1894, soit trois jours après l'attentat, le farouche catholique note dans son Journal à propos de son ami anarchiste : « On le déteste et on se réjouit partout de la détresse de ce malheureux dont le crime est d'avoir écrit contre ses contemporains quelques vers sanglants. On ne lui pardonne pas, surtout, d'être un indépendant et un véritable artiste. » Edmond Lepelletier, futur député, a publié entre-temps dans L’Echo de Paris un article intitulé froidement : « Une bombe intelligente »...

    Le long des quais, sous les arbres en fleurs, d'innocents parisiens à l'oeil vague taquinent le goujon pendant que Léon Bloy, moustache en bataille, porte au Gil Blas une chronique au titre non mains parlant : « l'Hallali du poète ». C'est écrit, « comme tout ce que j'écris, notera-t-il, dans l'indifférence absolue des colères et des représailles ». On y croise, entre autres chiens de chasse traquant la bête aux abois, un « cuistre dessalé depuis vingt ans par tous les crachats ». Lepelletier n'est pas nommé mais se reconnaît si bien qu'il envoie aussitôt ses témoins au domicile du confrère ennemi. Parmi eux, Gaston Leroux, le talentueux père de Rouletabille. La suite est digne de ses meilleurs feuilletons.

    Les avocats ne chômaient pas plus au siècle dernier qu'aujourd'hui, mais on tirait d'abord du lit les médecins, et de bonne heure. Les brumes de l'aube sur l'île de la Grande-Jatte, les témoins en haut-de-forme battant la semelle sous l'oeil curieux des moineaux, le grave toubib avec sa mallette, un solennel « Allez Messieurs ! », enfin le cliquetis des épées ou deux coups de feu zébrant l'air froid - pareille scène était anodine. On vit même, dans le magasin de son père, un jeune homme qui provoquait en duel tout client rechignant sur le prix ou la qualité des articles.

    Sans doute est-ce un peu théâtral et nul n'a envie, sérieusement, de périr pour une vexation mal digérée. Cependant, la présence du médecin se justifie parfois ; quand il ne se bat pas lui-même avec un confrère. Tristan Bernard, apprenant un duel entre deux hommes de l'art, observera : « Ils veulent s'entre-tuer. Nous ne leur suffisons plus »...

    Léon Bloy condamne ce noble usage que la Révolution a démocratisé. Que le commun des mortels fasse au petit matin semblant de défendre son honneur est l'affaire du commun des mortels. Lui n'a qu'une plume, avec du vitriol à la pointe, qui sèche rarement !  Sa dépêche à Jules Guérin, rédacteur en chef du Gil Blas, est claire : il ne se battra pas. Or, selon la déontologie journalistique, cela implique pour Guérin d'y aller à sa place. Démarches, indignation des uns, conseils ou félicitations des autres, les rédactions bouillonnent. Mais Lepelletier tient bon et le duel a lieu.

    Par malchance, Guérin en sort blessé. Aussitôt, comme on pouvait s'y attendre, il signifie son expulsion définitive du Gil Blas au généreux défenseur de Tailhade. Qui la note en majuscules dans son Journal, au 16 avril 1894, jour de la « St Fructueux »... et quarantième anniversaire du libertaire encore hospitalisé. La mésaventure qui a coûté un oeil à celui-ci, sa place à celui-là, leur vaudra un même sort : les portes des grands journaux vont se fermer à leur approche...

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LE CHAT NOIR
(extrait)

    La tribu hydropathesque avait moins cherché à vendre ses productions qu’à se produire. Ingénue, à la façon de Charles Cros, elle reste ingénue chez Salis, qui estime suffisant de les faire valoir par sa faconde étourdissante, et de les régler en bière. " Le boire ", à la rigueur " le manger ", voici leur gratification. Le gentilhomme-cabaretier inaugure le mécénat version XIXème. Quand le premier numéro du Chat Noir paraît sous sa direction, le 14 janvier 1882, Emile Goudeau, rédacteur en chef, se voit généreusement attribuer un paquet de tabac par mois !

    La feuille ne s’en affiche pas moins « Organe des intérêts de Montmartre ». Henri Pille, qui a composé les vitraux de La Grand’ Pinte, signe le matou du bandeau-titre, queue dressée, tête penchée, sur fond de moulins à vent. Format : in-folio, comme le journal politique du Charivari dont Salis s’inspire. Prix : quinze centimes. Subventions : néant. Le cabaret est responsable du financement comme de la rédaction. Diffusion : boulevard Rochechouart pour les habitués, dans toute la France pour les abonnés, dans quelques kiosques aussi. Le tirage - douze mille exemplaires dès la première année - atteindra les vingt mille. Feuilletons cocasses, chansons et dessins, fables-express, anecdotes et poèmes, chroniques théâtrales ou textes apocryphes de gens célèbres, comptes rendus d’expositions ou petites annonces inattendues - chaque samedi, jusqu’en 1895, l’esprit chatnoiresque s’épanchera dans les quatre pages du journal que Rodolphe Salis veut « irico-blagueur ».

    Alphonse Allais fait insérer par exemple : « La mère du petit garçon à qui nous avons dit l’autre jour sur la plate-forme de l’autobus Batignolles -Monceau :  " Si tu ne te tiens pas tranquille, je vais te donner un bon coup de pied dans les parties ", et qui a répondu : " Mais monsieur, c’est une petite fille ", est priée de se présenter au bureau du journal. » Une autre fois, il rappelle publiquement à l’ordre Paul Bourget : « Vous nous devez toujours cinquante centimes. A quoi pensez-vous ? Avez-vous toute honte bue ? » Et dans la livraison suivante : « Nous n’avons que faire de cinq cahiers de papier à cigarettes ! C’est de l’argent qu’il nous faut ! »

    Après Goudeau, Allais sera rédacteur en chef du Chat Noir, comme plus tard George Auriol, son complice numéro un en manière de farces. Conteur et journaliste, peintre et graveur, inventeur du caractère typographique portant son nom et de plusieurs autres caractères dans l’esprit du modern style, celui-ci publiera le Premier livre des cachets, marques et monogrammes. Bien que cet artiste complet du livre se fasse appeler le « baron Auriol », Allais clame qu’il n’est « pas fier pour un fou ». D’après Maurice Donnay, il passe, sans transition « de l’ire au rire et de l’injure à la louange ». Servi par sa verve, le héros de son conte J’ai tué ma bonne n’a pas de mal à convaincre la Justice du calvaire que lui a fait subir l’insolente :

    « Jamais je n’avais vu une fille aussi terrible. Elle se livrait à de constantes déprédations sur le mobilier, cassait les glaces, renversait l’encre sur les nappes, crevait les tableaux, et rendait podagres les fauteuils... Elle buvait chez le charbonnier... Elle était douée d’un flegme extraordinaire et d’une incommensurable mauvaise volonté. Elle faisait semblant de ne rien comprendre... »

    Tant et si bien qu’à la fin :
« Maintenant, devant Dieu et devant les hommes, qu’auriez-vous fait à ma place, monsieur le président ? »
- J’aurais fait de même, répond placidement l’homme de loi.

    Le début du conte est à lui seul un délicieux morceau d’humour :
« Oui, monsieur le président, j’ai tué ma bonne, mais aussi vrai que me voici là devant vous, je n’avais pas l’intention de la tuer. Je voulais seulement lui donner une petite leçon.
- A coups de revolver ?
- Oui. Je voulais faire siffler une balle à son oreille. Je suis très bon tireur, j’étais sûr de moi. Malheureusement, cette fille a fait un mouvement ; le projectile a touché la tempe. Elle est tombée raide.
- Regrettez-vous ce que vous avez fait ?
- Je regrette d’avoir donné la mort, mais je ne regrette pas ma bonne »...

(...)

(extrait sur le Théâtre d’ombres du Chat Noir)

    Quand Le Chat Noir inaugure le sien, les théâtres d’ombres sont un peu tombés en désuétude. Leur renaissance sera éblouissante, la perfection chatnoiresque jamais égalée malgré nombre d’imitations jusqu’à la Grande Guerre. Rue de Laval, tous les talents de la maison sont requis. Parmi tant d’autres, Sivry et Fragerolle composent les musiques, Donnay, Moynet ou Henry Somm les textes ; Rivière et Caran d’Ache dessinent paysages et silhouettes, Paul Delmet fait office de récitant, Raphaël Schomard dirige les choeurs, Auriol dessine les programmes, Salis bonimente. Outre le piano, la trompette et le violon, l’orchestre comprend un tambour (Alphonse Allais), une grosse caisse (Raoul Ponchon) et même un sacquebutte moyenâgeux pour le Roland de Georges d’Esparbès.

    La variété des genres proposés reflète l’esprit « ondoyant et divers » de l’endroit : revue symbolique, pièce militaire ou « paysannerie » ; mystère, drame, « scènes grecques » ; fantaisie réaliste, oratorio ou pantomime burlesque. Des chansons et « vers humoristiques » sont interprétés par leurs auteurs pendant les entractes. La chaise vaut cinq francs, la loge six francs, la loge réservée dix francs ; il convient d’ajouter un franc pour la location, et deux sur chaque prix indiqué si l’on vient le vendredi, soir de gala.

    Une fois franchie la petite porte sur la rue, que garde le gigantesque Bel Ami, le spectateur doit avancer jusqu’au « perron des suisses » d’où part le grand escalier d’honneur. Au premier étage, il pourra s’attarder près du vitrail de la Vierge Verte aux yeux de chat et aux cheveux d’or, ou saluer le portrait de Salis ornant l’«oratoire », avant de monter au second. Car le théâtre d’ombres a bien entendu été aménagé dans la Salle des Fêtes. Les dimensions de l’écran paraîtront modestes aujourd’hui : 1 m 40 de large sur 1 m 12 de haut. Mais sa mise en valeur compense amplement : un énorme soleil l’auréole ; au-dessus, dominant le globe terrestre, un puissant chat ailé « foudroie, d’un coup de sa griffe d’airain, l’oie du bourgeoisisme revêtue de l’habit persillé des académiciens », selon le Guide signé George Auriol. Au fronton du théâtre enfin, on reconnaît les masques des hautes personnalités locales : Salis et Rivière, Willette et Steinlen, Tinchant et Jouy, Henry Somm et Caran d’Ache.

    Salis demeure le maître de cérémonie. Si les scènes défilant à l’écran ne sont pas accompagnées de texte ou de musique, il improvise un commentaire étourdissant, « mosaïque d’archaïsmes et de néologismes, de formules argotiques et de citations littéraires » se rappellera Donnay. Trouvailles verbales, idées imprévues, grandiloquence et images bouffonnes - ses jongleries de camelot relèvent du grand art.

    Mais le théâtre d’ombres n’aurait jamais pris une telle envergure sans son maître d’oeuvre, à peine âgé de vingt-deux ans au moment de l’inauguration. Peintre et graveur, photographe et décorateur de théâtre, Henri Rivière est entré au Chat Noir grâce au néo-impressionniste Paul Signac, un habitué de la première heure. Les aspects techniques du théâtre d’ombres - découpage des scènes, maniement de chaque tableau, projection, éclairages - tiennent entre ses mains de la prestidigitation. Il va les affiner sans relâche, réalisant l’impossible et le perfectionnant encore.

    Une échelle extérieure mène du jardin aux coulisses où de six à douze machinistes oeuvreront sous la férule du magicien. « Vous savez, nous avons le vide sous les pieds, confie-t-il un soir au journaliste Léo Claretie. Nous sommes dans une baraque collée contre la maison à la hauteur du second étage et posée sur des barres de fer comme un moucharabi. Nous n’avons pas voulu rapetisser la salle, nous avons empiété sur l’air ambiant. » Devant le nombre impressionnant de ficelles reliant les décors, son hôte s’exclame : « On dirait des harpes couchées en biais ! » Dans ces coulisses qui ressemblent au pont d’un bateau, Rivière est seul maître à bord. Le bon Dieu même ne doit pas juger utile de veiller au grain : puisque Salis a laissé au jeune homme carte blanche, sans regarder à la dépense, pas de doute, on peut lui faire confiance !

    La première opération consiste à peindre ou dessiner les scènes successives de la pièce. Pour chaque personnage est confectionné un " patron " que des ouvriers spécialisés reportent sur du zinc. Dès ce stade, quel étonnant travail : de menues scies entament les lourdes plaques soudées, les ajourant, ciselant les moindres détails d’un animal, d’un héros, d’un paysage. Le décor est monté sur plusieurs châssis, pour donner l’effet de profondeur. « Les derniers sont plus légers, explique Rivière. Plus de zinc mais du tulle et de la gaze, qu’on festonne et découpe avec de minuscules ciseaux. » Entre l’écran et l’indispensable source lumineuse - fournie par un chalumeau oxhydrique à feu libre -, les différents plans défilent dans une glissière à multiples rainures. Les valeurs du noir absolu aux gris de plus en plus clairs sont obtenues en plaçant les différents décors plus ou moins loin de l’écran.

    Mais la grande nouveauté, la véritable invention du Chat Noir sera le théâtre d’ombres... en couleurs. Dès 1887, Rivière se lance dans l’aventure avec sa Tentation de saint Antoine. Pour cette « féerie » en quarante tableaux, il colle des papiers de couleurs sur les zincs ajourés, obtenant ainsi les effets du vitrail. Son idée va se perfectionner graduellement jusqu’à l’innovation décisive des verres colorés, recouverts d’un émail spécial et cuits comme des pièces de céramique. Sachant que certains spectacles en utiliseront jusqu’à cent cinquante, on peut concevoir la prodigieuse habileté mise en oeuvre pour les faire glisser sans heurts dans les nombreuses rainures parallèles placées devant la source lumineuse.

    « Tout ce qu’il y a de monde dans les coulisses suit les péripéties du drame sur l’écran, tout en causant, en buvant, en fumant, et, à l’instant précis, chacun est à son poste, tire une planche ou une corde, pousse son cri, approche sa découpure, ou se penche vers le regard qui donne sur la salle pour chanter le couplet du personnage en scène. » Dans la " cabine " ouverte sur la nuit étoilée, tel est l’envers du décor vu par Léo Claretie. Et tandis que les verres colorés dansent entre l’écran et la lumière oxhydrique, tandis que les paysages comme les silhouettes en zinc s’animent devant l’assistance hypnotisée, de singuliers plaisantins, des farceurs impénitents, transformés en illusionnistes, hissent la voile du grand art.

    L’éminent Jules Lemaître, homme simple et charmant, dînait avec la bande les soirs de répétition générale. Rire en leur compagnie ne lui faisait pas peur. Son éloge du merveilleux Rivière fournit un reflet au moins du prodige que fut ce théâtre d’ombres : « Ses découpures de paysages, d’architectures, de multitudes, de groupes ou de figures isolées, sous des ciels féeriques et changeants, sont pour moi des chefs-d’oeuvre, brefs comme des flammes de bengale et fugitifs comme des ombres, mais des chefs-d’oeuvre de couleur, de grâce et d’émotion. »

 

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ALFRED JARRY
(extrait)

    Un soir, en compagnie d’Apollinaire, Jarry est au cirque. Le dompteur lui donne des idées. Leurs voisins n'ont pas peur des fauves : une grille les en sépare. Jarry, jouant de son revolver, va beaucoup moins les amuser. Une fois dehors, pleinement satisfait d'avoir épouvanté « les philistins », il monte revolver au poing sur l'impériale de l'omnibus qui doit le ramener à Saint-Germain-des-Prés. « Là-haut, pour me dire adieu, se souviendra Apollinaire, il agitait encore son bull-dog. » Un passant interrompit un autre soir leur promenade pour demander son chemin. Jarry sortit son revolver et fit reculer l'inconnu de deux mètres avant de lui fournir les renseignements escomptés.

    Dans le jardin de ses amis Vallette, comme il s'amuse à déboucher le champagne à coups de revolver, la voisine affolée accourt. Une balle perdue aurait pu atteindre ses enfants par-dessus la clôture... « Qu'à cela ne tienne, Madame, nous vous en ferons d'autres »,la rassure aussitôt l'incorrigible.

    Entre les Merdre ubuesques attendus de pied ferme par les maîtresses de maison et leurs époux snobs, il aimait aussi bien affecter une extrême politesse. Alfred Edwards, fondateur du Matin, en fit les frais (sans arme). Au moment des présentations, Jarry s'apprêtant à entrechoquer les verres, le Britannique coupa court d'un magistral :
- On ne trinque qu’avec les gens du commun.
- C'est bien ainsi que nous l'entendons, riposta le Breton, de sa voix saccadée que Gide comparait au discours qu'on pourrait attendre d'un casse-noisette.

    Autre jour, au café, « bull-dog » en main cette fois. Comme le brave client qui fume sa pipe irrite Monsieuye Jarry, celui-ci se lève tranquillement, vise la bouffarde et tire. Par miracle, la balle ne touche personne mais, traversant toute la salle, elle fait éclater un miroir. Jarry, apaisé, rengaine et se rassied. Puis, se tournant vers son interlocuteur : « Maintenant que la glace est rompue, causons ! »

    Une dernière anecdote a pour protagoniste un dénommé Manolo, haute figure montmartroise qui mérite un coup d’oeil. Ce sculpteur catalan avait, d'après Dorgelès, « une sorte de génie pour forcer la main aux personnes aisées qui tardaient à lui venir en aide »... Un jour, il aborde un inconnu, l'embobine et finit par lui vendre pour vingt francs une reconnaissance du Mont-de-Piété garantissant un appareil photo. En fait, elle donnait droit à un simple matelas. A force de duper tout le monde, l’escoultor se voit obligé à de savants détours pour éviter ici une boutique, là un bistrot. Quand le céramiste Paco Durrio est appelé à Bilbao auprès de sa mère malade, il confie imprudemment ses clefs à Manolo. Une pénible surprise l'attend à son retour : la moitié de sa garde-robe a disparu des placards. Faisant sien l'aphorisme de Jules Jouy : « Les habits de nos amis sont nos habits », le filou les a vendus !  Mais l'exploit dont il est le plus fier a eu pour victime son père, le général Hugué. Drôle de père : il était parti à Cuba, laissant son fils âgé de douze ans sans ressources à Barcelone. Lors d'un congé, il fait rechercher le bambin par la police et le convoque à son hôtel pour lui servir un prêche sur les devoirs du parfait hidalgo : droiture, courage, probité, respect aux dames, fidélité au roi, tout y passe. Tant et si bien que Manolo, en larmes, lui demande la permission de l'embrasser. Le général magnanime permet... pour s'apercevoir, une fois le cher enfant parti, qu'il n'a plus de montre !

    « A part tuer, j'ai tout fait », avoue ce joyeux escroc. En 1905, au cours d'un dîner, il s'en faut de peu qu'il ne soit tué. Sous prétexte que le Catalan (marié à une certaine Totote) lui a fait des propositions malhonnêtes, Jarry pris de boisson décharge sur lui son revolver. Manolo s'en sort heureusement. Quant au « père Ubu », désarmé par Apollinaire et indifférent au scandale, il n'a qu'un mot : « N'est-ce pas que c'était beau comme littérature ? »

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