Bouquet final

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B comme BERNARD (Tristan)

C comme CAPUS (Alfred) et Cie (Jules Renard)

 

B comme BERNARD (Tristan)

    « Une petite tête d'enfant chaude comme une pomme de terre en robe de chambre », note Jules Renard qui salue en lui « un homme audacieux, un vrai Parisien. Il a le courage de descendre de bicyclette et d'acheter un cornet de raisin chez la fruitière d'en face, et de le manger tout de suite, sur le trottoir, sous les regards des concierges du quartier »... Non moins audacieux quand ils rendent visite ensemble à Toulouse-Lautrec. Au fond de l'atelier, sur un sofa, deux modèles nues, dont « l'une montre son ventre, et l'autre son derrière ». Alors que Jules Renard, très gêné, ne sait où poser ses yeux, Tristan Bernard se dirige droit vers elles et tend la main en disant : « Bonjour, mesdemoiselles ! » Il est né à Besançon, dans la même rue que Victor Hugo, « mais le grand poète est venu au monde au numéro 138, alors que moi, plus modestement, je ne suis né qu'au 23 », dit-il. Tout de même, quand Jules Renard lui raconte que « Victor Hugo, à trente-quatre ans, voyageait incognito et trouvait son nom sur des murs d'églises », le modeste cadet rétorque : « Oui, à sa seconde visite ! »

    Il a treize ans quand sa famille s'installe à Paris. Ses amis du lycée Fontanes (futur lycée Condorcet) le resteront à vie. Fernand Vanderheym signera Vandérem ses critiques littéraires et proposera de donner la croix de guerre à la tour Eiffel ; Alexandre Natanson, fils d'un banquier de Varsovie, va fonder avec ses frères Alfred et Thadée la fameuse Revue Blanche, « centre de ralliement de toutes les divergences » selon André Gide.

    Après sa licence en droit, Bernard ne plaide qu'une fois, pour défendre un exhibitionniste qui lui propose de se « fiche à poil » devant les juges... Second dossier en mains, le jeune avocat réalise qu'il n'est pas fait pour le barreau. Engagé comme administrateur dans l'usine de son père à Creil, il y passe une année sur la pointe des pieds, évitant ses ouvriers afin de ne pas leur donner « le spectacle d'une trop évidente incompétence ». Début 1892, il est plus heureusement nommé à la direction sportive du vélodrome Buffalo où Toulouse-Lautrec le croque, « le fleuve noir de sa barbe » au vent, solidement planté sur la piste de bois face à la tribune.

    Quand son règne y prend fin en 1896, l'heure du théâtre a sonné. Grand parieur, Paul Bernard emprunte son nom de plume au poulain Tristan qui lui rapporte gros un dimanche de juillet. Avant l'heure du succès, les débuts sont difficiles. Un soir, tout joyeux, il annonce à Lucien Guitry : « Cela ne va pas mal, la salle est à moitié pleine ! » Une rude leçon tombe aussitôt : « Mon ami, vous apprendrez à vos dépens qu'une salle à moitié pleine, c'est une salle à moitié vide ! » A quelque temps de là, comme Guitry le félicite au contraire pour sa dernière pièce, l'auteur s’exclame : « Ah ! on m’avait dit qu’il y avait un spectateur... C'était donc vous ! »

    Il affiche des petites maximes dans sa chambre, telles que : Il faut avoir beaucoup de talent, mais un peu de génie suffit ou Ne compter que sur soi ... et encore pas beaucoup. « En quarante ans d'amitié continue, écrira Dorgelès, je ne l'ai jamais entendu dire du mal d'un confrère, et dans notre milieu c'est exceptionnel. » Droiture, générosité, « perpétuelle bienveillance » sont d'après lui les vertus de ce « philosophe du sourire » qui l'accueillera jusqu'au bout d'un joyeux : « Compaing Roland, sonne de l'olifant ! »

    La première fois qu'ils se sont parlé, Dorgelès était un tout jeune critique dramatique. A la sortie d'une répétition générale, le « patriarche » à longue barbe lui a conté cette petite histoire en guise d'apologue : son fils Jean-Jacques, âgé de cinq ans, se promène avec lui dans la campagne et tombe en arrêt devant des moutons broutant l'herbe d'un pré. Il a justement reçu à Noël un mouton qui bêle quand on lui presse le ventre. Or ces moutons vivants ne parlent pas comme le sien. Les ayant observés un bon moment, il leur lance d'un ton sévère :
- Ce n'est pas comme ça qu'on bêle. Il faut faire : « bée... bée... »

    Tenant toujours le bras de son cadet, qu'il a entraîné sur les grands boulevards, Tristan Bernard conclut de sa voix lente et un peu nasillarde : « Ce petit, j’en ferai un critique. Il apprend aux moutons à bêler. » Charles Vildrac l'entendit exprimer similaire opinion de façon plus carrée : « Un  critique dramatique est un puceau qui prétend m'apprendre à baiser ! »

    L’homme entretient avec les morts des relations non moins excellentes qu'avec les vivants : « Reçu hier matin la visite de Jean Racine qui est venu me faire lire sa pièce Bérénice. Je la connaissais déjà. Mais dans mon dernier quart de siècle, j'ai des impressions nouvelles sur ces anciennes connaissances... » Fort de cette familiarité avec les grands trépassés, il ne résiste pas à l'envie de broder sur leurs oeuvres : «  Allons, se dit Titus, quand il se fut, après bien des tiraillements, séparé  de Bérénice, je n'ai pas perdu ma journée ! »

    Tristan Bernard, lui, ne perdit pas sa soirée en recevant ce compliment-gaffe qui l'enchanta particulièrement :
- Oh !  J'étais justement hier dans un salon où on a raconté une de vos histoires. Ce que j'ai pu rire !  Je ne me rappelle plus du tout ce que c'était. D'ailleurs, c'était complètement idiot...

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C comme CAPUS (Alfred) & Cie (Jules RENARD)

    Il est difficile de réunir deux personnalités plus contraires. Quoiqu'il ait dit un jour « Tout s'arrange, mais mal », Capus n'avait rien du tourmenté, Jules Renard tout de l'écorché vif. Autant le boulevardier Alfred Capus cédait à la facilité, autant l'orfèvre Jules Renard la fuyait. Mais par la grâce de l'humour, ils furent amis.

    Fils d'un avocat de Marseille, Capus n'a pas réussi tout de suite. Aussi devait-il souvent sauter l'heure du dîner. « Malheureusement, cela se passait les jours où je n'avais pas déjeuné non plus ! » Si l'on en croit ses confidences à Jules Renard, il mena douze ans durant une vie excentrique avec le journaliste Montjoyeux. Sur une île de la Marne, ils se prennent pour des Robinson jusqu'à épuisement des ressources. Parfois ils jouent les corsaires, capturent un pêcheur, le séquestrent dans leur tanière et le relâchent au bout de vingt-quatre heures. Ou bien ils attachent avec une ficelle un homme qui dort sur un banc. Leur état normal est l'ivresse. Montjoyeux et un autre complice, fin saouls, auraient même empoisonné leur femme de ménage en lui faisant ingurgiter « du tripoli dans du vinaigre »...

    Puis il s'assagit, épouse sa maîtresse, réunit ses créanciers et leur promet mille francs par mois. Rien ne l'arrêtera plus dans sa marche vers le succès. Malgré l'amitié, ou plutôt à cause d'elle, ses amis « mousquetaires » ne mâcheront pas leurs mots. Tristan Bernard : « Quand Capus trouve tout de suite, tant mieux !  Mais, quand il ne trouve pas, il ne cherche pas. Il se contente de n'importe quoi. » Ou bien :
- Les articles de Capus ? Des gens qui causent, sans se presser, à un buffet, et qui, à la fin, se dépêchent, en disant : « Nous allons rater le train ! »

    « J'ai une grande affection pour Capus, dit Jules Renard. C'est l'écrivain de notre époque qui lui trouve le plus de ridicules. » Naturellement sarcastique, il sera toujours partagé entre l'admiration et les reproches : « C'est un joli talent, et une nature assez médiocre. Il y a du gazetier, en lui, et du théâtreux... C’est un homme qui passe sa vie à flanc de coteau et qu'on ne trouvera jamais sur la hauteur. » Néanmoins : « Dans un dîner, Capus a toujours cinq minutes supérieures, une série de paradoxes mous qu'il débite d'un petit air comique et falot. »

    Capus est d'ailleurs lucide : « Au fond, je crois que c'est toi qui travailles, et que, moi, je ne fais que produire », écrit-il à Poil de Carotte. Ses ambitions  ? « Dumas père avait le genre de facilité qui plaisait au goût du jour. Il y en a une qui doit plaire aux gens d'aujourd'hui. Il ne s'agit que de la trouver. » Il saura la trouver, dans le futile mais avec brio. Chauve, myope sous le monocle, il se fourre les doigts dans le nez et a l’« air d'un petit curé qui vient de coucher avec sa bonne d'âge canonique » selon Jules Renard. Mais son rire est tellement réjouissant, son esprit un tel feu follet.

- Vous avez de la famille ? lui demande une invitée de Tristan Bernard.
- Oui, madame. J'ai une femme, si mes souvenirs sont exacts.

    Comme Laurent Tailhade observe : « Quand on ne sait pas le grec, il faut lire les Grecs dans les traductions latines », Capus objecte : « Oui, mais on se heurte à un second obstacle : il faut savoir le latin. » Chez Guitry, Bernard cite un jour des vers de Catulle Mendès, « qui ne sont pas mal  » estime Jules Renard. « Ils gagneraient à signifier quelque chose », dit Capus.

- Moi ? mais je me défends très bien ! clame-t-il à qui veut l'entendre. Je peux encore faire l'amour deux fois de suite : une fois l'hiver et une fois l'été !

    Il a une maison de campagne, et une vache. Quand elle vêle, Capus envoie des boîtes de dragées à ses connaissances. L'aquarelle qui orne les couvercles représente une scène d'étable avec cette inscription : « Notre génisse »...
- Ah ! dame, mes phrases sont plus difficiles que les tiennes, lui dit un jour Jules Renard.
- Oui, répond-il. Quand on supprime un mot dans ta phrase, elle croule. On peut tout supprimer dans la mienne : elle reste.

    Par son style en effet, comme par son tempérament et ses ambitions, l'auteur de Poil de Carotte se situe aux antipodes de son ami boulevardier. « Mon rêve : faire tenir une comédie dans un kiosque » - « Etre partout et dans un coin » - « Parler en italique » - « L’art, c’est le rare » - « J'ai la folie des petitesses » - «  Si tu as perdu ta journée, dis-le bien, et elle ne sera pas perdu »... C'est à quoi Jules Renard va s'employer de 1887 à sa mort en 1910. Les événements ou les objets, sa propre personne au les autres, son Journal les passe au crible du chercheur d'or, avec un art du ténu certainement unique en son genre dans notre langue.

    « Tous les hommes ont à peu près vu les mêmes choses, mais l'artiste seul sait les faire revenir à sa mémoire », déclare-t-il. Et Tristan Bernard lui dit un jour : « Vous trouvez le vrai là où votre voisin ne le voit pas. » Les preuves en surabondent : « Les marronniers se sont garnis de bourgeons achetés chez le confiseur » - « Comme la neige serait monotone si Dieu n'avait créé les corbeaux » - « Le vent, ce taureau épars » - « Le kangourou, puce géante » - « Le chat, c’est la vie des meubles » - « La truie et son troupeau de seins » - « L'escargot promène son petit chignon » - « La neige s'attardait ça et là, comme il reste quelquefois du savon dans les oreilles »  - « Un borgne, c'est un infirme qui n'a droit qu'à un demi-chien »  - « Ronfler, c'est dormir tout haut » - «Son derrière allait de droite à gauche comme un fiacre pris dans des rails »...

Il aime aussi inventer des petits dialogues :
- Comme vous avez la peau blanche !
- Oui, mais c'est bien salissant.

    Mallarmé eut ce mot inattendu : « Tout écrivain complet aboutit à un humoriste. » Jules Renard nota quant à lui : « L’humoriste a les yeux grands ouverts. Il ne comprend rien à la vie, et se passionne à la regarder. Le reste est en carton. » A cet égard, il est le maître incontestable. « Il semblait vous déshabiller l'âme » se souviendra le fils aîné de Tristan Bernard tandis que Guitry disait de son « cher Renard » : « Comment voulez-vous trouver le défaut de la cuirasse ? C’est un homme tout nu. »

    Ses pointes (« Il a plus que de l'esprit : il n'a plus de coeur ») n'ont d'égal que son art du portrait (« Toulouse-Lautrec. Plus on le voit, et plus il grandit. Il finit par être d'une taille au-dessous de la moyenne »). Et quand son regard se tourne vers soi : « Je suis né avec deux ailes, dont une, cassée. » - « Envieux par instant, je n'ai jamais eu la patience d'être ambitieux. »  - « Il faut se tenir au courant. Je ne sais pas courir. »  - « Je suis un sentimental qui rumine. » -« Je ne veux gagner que de quoi manger, et je veux rester toujours sur ma faim. »  - « Je ne réponds pas d'avoir du goût, mais j'ai le dégoût très sûr.  » -« Quand je ne suis pas très original, je suis un peu bête. » - « Pas de défauts, mais toutes les qualités me font défaut. » - « J'ai des goûts d’acrobate solitaire. J'aime à me tourner le dos à moi-même. » - « Encore quelques années, et je serai plein d'illusions. » - « J'ai l'air stupide. C'est l'heure où mon esprit est au pâturage. »  - « Chaque jour, je suis enfant, homme et vieillard »...

    L'humoriste Hervé Lauwick aura ce joli mot : « Jules Renard avait l'ange, comme on dit en Espagne ; cette belle expression s'applique à tous les artistes qui ont une grâce particulière. » Outre sa femme, la délicieuse Marinette, outre ses enfants, Jean-François dit Fantec et Julie dite Baïe, il eut heureusement les « mousquetaires » pour se consoler d'avoir été Poil de Carotte.

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